La Chaire de St-Vincent

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Une chaire vagabonde

Tout le monde connaît la place Saint-Projet et les vestiges de son ancienne église, dont on aperçoit le clocher à l'angle de l'étroite rue Tustal.

Comme d'autres lieux de culte pendant l'époque troublée de la Révolution, elle fut complètement dépouillée de son mobilier. Chaire, autel, statues, tableaux prirent des chemins divers et furent, dans le meilleur des cas, « reclassés » sous la Restauration dans certaines églises de la région. En effet, la géographie ecclésiastique de Bordeaux avait été profondément bouleversée.

Un décret de la Constituante du 3 mars 1791 avait complètement transformé les vieilles circonscriptions paroissiales (huit paroisses sur quinze avaient été supprimées) dont Saint-Rémi, Sainte-Colombe, Saint-Projet, Saint-Rémy, Saint-Christoly, Saint-Siméon et Saint-Éloi.

Concours d'éloquence

Il advint que le retable de l'église Saint-Projet fut transféré à la chapelle de Sainte-Marguerite en la cathédrale, tandis qu'une chaire fut déménagée sur la rive droite de la Garonne à l'église Saint-Vincent de Floirac. Une inscription placée sous cette cuve de pierre hexagonale indique clairement qu'elle provient de l'église Saint-Projet de Bordeaux.

Jean-Auguste Brutails (1859-1926) rapporte cette trouvaille, dans la « Revue Historique de Bordeaux », en 1917, ce qui n'éclaire guère sur ses pérégrinations - mais atteste son origine. Un document, sous forme de reçu conservé aux Archives Départementales de la Gironde (1), précise que le sculpteur Andron obtint la somme de quatre-vingt-dix livres le 20 avril 1701 d'un certain Monsieur Dallon pour « l'esculpture » de la « chère » du prédicateur de Saint-Projet. Le 8 juin de la même année, Pierre Berquin reçut la somme de soixante-cinq livres pour le dais (abat-voix) aujourd'hui disparu. Le savant archiviste conclut avec humour à l'importance d'avoir des ouvriers qui manient mieux le ciseau que la plume…

Au XVIIIe siècle, Saint-Projet faisait partie des églises que l'on appelait « des quatre chaires », c'est-à-dire des édifices où les meilleurs prédicateurs réalisaient des « performances oratoires » pour les fêtes de Carême. Le religieux reconnu vainqueur par sa grande éloquence avait ensuite le privilège de prêcher à la cathédrale Saint-André à l'occasion des fêtes de la Passion.

Un vrai puzzle

L'historien Louis Desgraves (1921-1999), précise que cette distinction était ambitionnée à l'égal d'un prix d'académie. Le lauréat bénéficiait de tous les égards : on lui décorait sa chambre ; on louait des tapisseries, des « verdures », des fleurs remplissaient la pièce qui l'accueillait.

L'église Floirac eut à souffrir des aménageurs et décapeurs frénétiques des années soixante. Par chance, la vieille chaire fut « épargnée »… entreposée pour partie dans le délicieux petit jardin de curé derrière l'abside romane. « Certains éléments furent même employés comme pierres tombales dans le cimetière », précise Cyril Meyney, un passionné d'histoire locale. Le puzzle est désormais complet, à l'abri des intempéries, dans l'attente d'une restauration.

(1) ADG G2828, n° 56 et 51.

Sud-Ouest Mardi 10 mai 2011 Par Cadish

 

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